![]() |
|
| français - Español |
|
|
Nature et portée du colloqueLe contenu des articles qui figurent dans cet ouvrage a été exposé pour la première fois au cours d’un colloque d’un jour et demi organisé au Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et à l’Université Carleton, à Ottawa (Canada), les 29 et 30 octobre 1998. Le colloque portait sur le régime des eaux douces dans le bassin de la Méditerranée orientale. En choisissant comme thème le bilan hydrique, les directeurs de la publication ne cachent pas qu’à leurs yeux, ce sujet est le premier à étudier quand on considère les perspectives de coopération régionale en matière de mise en commun et de gestion des eaux douces. Par ailleurs, l’étude est axée sur le bassin de la Méditerranée orientale — constitué, sur le plan territorial, par l’arc des pays qui, de la Turquie au nord à l’Égypte au sud, sont bornés par la mer Méditerranée — parce que si le problème de l’eau douce prend rapidement des proportions mondiales, c’est en Méditerranée orientale que la situation est le plus alarmante. En effet, les réserves d’eau par habitant de ces pays ne représentent que le sixième environ de la moyenne mondiale. Dans sa conception, le colloque était exceptionnel à deux égards. Premièrement, il était de nature exclusivement théorique : les conférenciers invités à participer aux débats ont exposé leurs opinions en se basant sur leurs recherches multidisciplinaires, sans représenter aucun intérêt politique ou diplomatique. Deuxièmement, les organisateurs avaient volontairement donné au colloque une portée géographique qui coïncidait avec une définition fort large du bassin de la Méditerranée orientale, dans l’espoir qu’on cesse de considérer le problème de l’eau douce au Moyen-Orient comme exclusivement israélo-arabe. Cette approche s’est en effet révélée incapable de remédier à la pénurie d’eau à long terme au Moyen-Orient, car elle suppose au départ qu’il s’agit d’un jeu à somme nulle, où tous les profits d’un groupe sont le résultat des pertes d’un autre groupe. Pour sortir de ce jeu gagnant-perdant, on pourrait, par exemple, importer de l’eau douce à grande échelle. Les importations de ce genre, peut-être au départ de la Turquie, pourraient servir de base à une coopération régionale plus vaste. C’est dans cette perspective que des chercheurs turcs ont été invités à participer au colloque où chacun a été prié d’examiner, entre autres possibilités, les coûts et les avantages des importations d’eau massives. Fondamentalement, l’importation d’eau suppose l’existence d’un nouveau marché international de l’eau. Un marché de ce genre se dessine tout doucement dans la région : il fait timidement son apparition sous forme d’envoi d’eau turque dans le Nord de Chypre. Cette méthode, représentative dans l’ensemble des formules qui permettraient de mettre fin au jeu à somme nulle, a fait l’objet d’un des exposés présentés au colloque (Biçak et Jenkins, dans le présent ouvrage). Ce qui a surtout manqué au colloque, c’est la participation de la Syrie. Encore qu’on se soit efforcé, au stade de la planification, de faire appel à des représentants syriens, la chose s’est révélée impossible au bout du compte, mais on espère combler cette lacune à l’occasion des futurs colloques. Un fait nouveau est révélateur de l’évolution de notre climat politique : tous les participants ont traité la Cisjordanie et Gaza comme une entité jouissant de droits souverains sous le nom de Palestine. Qu’entend-on par bilan hydrique?Il est bien difficile de déterminer le bilan hydrique d’un pays ou d’une région en raison des très nombreux facteurs qui agissent sur l’offre (réserves) et la demande (besoins) d’eau. Du côté des réserves, les conditions météorologiques provoquent des variations d’une saison et d’une année à l’autre; à plus longue échéance, le changement climatique agit sur les précipitations et l’évaporation sur un vaste territoire. Du côté des besoins, la démographie, l’agriculture et l’industrie, ainsi que la tarification et les niveaux de subvention afférents aux trois facteurs, influent énormément sur la consommation d’eau et son utilisation économique. Les évaluations scientifiques du bilan hydrique, qui reposent sur les deux termes (offre et demande) de l’équation, dépendent de l’efficacité de la bureaucratie, et plus particulièrement de l’assiduité avec laquelle elle recueille des données statistiques et de l’exactitude de ces données. Enfin et surtout, les facteurs politiques portent sur la carte des frontières nationales qui ne coïncident pas avec les frontières naturelles des bassins hydrographiques et font intervenir des considérations stratégiques de sécurité entre pays voisins, qui suscitent des conflits entre les états d’amont et les états d’aval. Toutes ces difficultés se font sentir dans le bassin de la Méditerranée orientale, peut-être en vérité plus fort que dans le reste du monde. Malgré toutes ces difficultés, une coopération régionale est indispensable en Méditerranée orientale. Cette nécessité découle en partie du besoin de consolider et de renforcer le processus de paix israélo-arabe, mais si la coopération régionale en matière de gestion des eaux douces est essentielle, c’est plus fondamentalement parce que la région connaît déjà dans son ensemble une grave pénurie d’eau. D’après les prévisions, cette pénurie atteindra des proportions alarmantes en 2005 si l’on n’a pas réussi d’ici là à y remédier efficacement et équitablement. Les nouvelles technologies qui ont fait leur apparition dans le domaine du dessalement de l’eau de mer et du recyclage des eaux usées et l’apparition d’un marché d’importation et d’exportation de l’eau ouvrent d’intéressantes perspectives pour régler, ou à tout le moins atténuer, la crise générale de l’eau qui menace les pays de la Méditerranée orientale au début du XXIe siècle. Dans un avenir plus immédiat, il faut que la gestion de la demande d’eau, y compris la tarification plus élevée, joue un rôle prépondérant (peut-être même le tout premier rôle), même si la consommation d’eau par habitant est déjà bien inférieure dans cette région à la moyenne mondiale. Nous récapitulons ci-dessous les principaux éléments des exposés prononcés au cours du colloque, en les classant sous quatre grands titres : programme de recherche sur l’eau en Méditerranée orientale; examen, pays par pays, des bilans hydriques nationaux; considérations de portée générale sur la coopération régionale, d’où se dégagent différentes formules propres à favoriser le succès des négociations; et enfin, résolution en forme de plan d’action adoptée par ceux qui ont participé à la conférence. Les auteurs se rendent bien compte que les différents chapitres de l’ouvrage constituent un début bien modeste en regard de la difficulté de la tâche, mais ils estiment essentiel ce premier pas sur la voie d’une coopération régionale plus vaste au chapitre d’une ressource aussi vitale et aussi indispensable au développement que l’eau douce. Programme de recherche sur l’eau en Méditerranée orientaleDavid B. Brooks, du CRDI, a ouvert le colloque en présentant, dans le discours-programme, un plan de recherches destiné à assurer la coopération régionale. Il commence par rappeler que, négligée pendant de nombreuses années, l’eau douce est en train de se hisser rapidement au premier rang des enjeux mondiaux en matière de ressources. Il en donne pour preuve les très nombreuses études du sujet entreprises dans une optique mondiale, ainsi que l’intérêt croissant que suscite l’eau en tant que bien économique et que ressource naturelle à dimensions esthétiques, culturelles et sociales. L’eau retient également plus qu’autrefois l’attention de ceux qui étudient le règlement des conflits internationaux et intranationaux, même s’il faut bien constater qu’elle est rarement, voire jamais, la principale cause de la guerre. Brooks poursuit en avançant que, du point de vue analytique sinon politique, la situation à laquelle se heurtent les théoriciens quand il s’agit de l’eau n’est pas sans rappeler la crise déclenchée par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en octobre 1973. Il est par conséquent tout indiqué de considérer les besoins immédiats en matière de recherche, mais aussi les besoins à moyen et à long terme. Dans chaque cas, prétend l’auteur, les sujets qui s’inscrivent le mieux dans le champ des politiques tout en ayant le plus urgent besoin d’être étudiés ne sont ni de nature technique, ni de nature économique au sens étroit mais d’ordre socio-économique, socio-politique, voire socio-psychologique au sens large. Les objectifs à court terme sont les suivants :
Les objectifs à moyen terme sont :
À long terme, le programme ne comprend qu’une grande proposition : adopter des méthodes analytiques communes pour examiner les différents mégaprojets suggérés dans le but de régler définitivement les problèmes d’offre et de demande d’eau douce dans le bassin de la Méditerranée orientale, y compris le dessalement, les canaux et l’importation par camions-citernes, par sacs en plastique ou par canalisations. Bilan hydrique des différents paysLibanHussein A. Amery, de la Colorado School of Mines (États-Unis), entame son chapitre en faisant remarquer les écarts entre les différentes évaluations du bilan hydrique du Liban. Ainsi, ce bilan est évalué dans un cas à 2 600 mm³/an et dans un autre à 3 375 mm³/an. D’après l’auteur, de nombreux facteurs expliquent l’écart entre ces chiffres, entre autres le moment choisi pour établir le bilan, les facteurs climatiques et la politique des frontières. Amery insiste sur les principales caractéristiques hydrogéographiques du Liban, à savoir les deux chaînes de montagnes qui se dressent dans l’axe nord-sud, la chaîne du Liban parallèlement à la côte et la chaîne de l’Anti-Liban parallèlement à la frontière orientale, séparées par la vallée de la Békaa. Compte tenu de l’ombre pluviométrique créée par la chaîne du Liban, les précipitations sont abondantes le long des plaines côtières, mais infiniment moins à l’intérieur. Sur le plan topographique, le Liban se subdivise en quatre zones hydrologiques traversées par trois fleuves principaux : le Litani, l’Al-Assi (Oronte) et le Hasbani. L’article d’Amery s’attache aux deux premières. À l’heure actuelle, les réseaux fluviaux du Liban sont loin d’être idéalement aménagés pour l’irrigation ou la production d’hydroélectricité. Encore qu’on ait proposé de construire jusqu’à 40 nouveaux barrages, les plans actuels en visent de 16 à 20, dont la plupart serviraient à stocker le trop-plein des précipitations de la saison des pluies (de novembre à avril). Toutefois, dans le tronçon sud du fleuve Litani, une dénivellation de 600 m en 60 km produit un débit qu’on pourrait capter pour produire de l’électricité. Le Litani est le plus grand cours d’eau du Liban, sur le plan du « débit et de la passion ». Il « représente la vie des Libanais ». Pour beaucoup, c’est aussi la clé de la réussite économique du Liban. Toutefois, la population craint, sans rien en dire, que le Liban perde le contrôle sur la vallée de la Békaa, où le Litani prend sa source. Entre autres conséquences de cette situation, il est difficile d’obtenir des chiffres exacts sur les débits. La plupart des données datent des années 1920 et 1930. De plus, la guerre civile a raréfié les données récentes sur l’eau au Liban; celles qui ont été consignées ont été recueillies un peu au hasard par des « employés avisés ». La base de données officielle reste insuffisante et n’est plus d’actualité. L’évaluation des ressources renouvelables n’est pas sans poser problème au Liban. Il est difficile de prendre des mesures parce qu’il est actuellement impossible de savoir quelles eaux sont ou ne sont pas libanaises. Les méthodes utilisées pour recueillir les données n’ayant pas été portées à notre connaissance, on ne sait trop comment le ministère responsable des ressources en eau en est arrivé aux chiffres officiels. Il ne faut donc pas s’étonner si ceux des réserves d’eau ne coïncident pas avec ceux de la consommation. Sur le plan agricole, une superficie de 87 500 ha est irriguée et 177 500 ha pourraient être mises en cultures irriguées. Un conflit permanent oppose aussi les Libanais des villes à ceux des campagnes au chapitre de la distribution de l’eau, et plus particulièrement à propos d’un projet d’aménagement qui détournerait de l’agriculture 500 000 mm³/jour à des fins de consommation urbaine dans la capitale, Beyrouth. La construction de deux canaux d’irrigation a débuté au cours de l’été 1998. Le fleuve Al-Assi prend sa source au Liban, traverse la Syrie et se jette dans la Méditerranée sur le littoral de la province de Hatay, en Turquie. Il joue un rôle dans le conflit qui oppose, à propos du partage de l’eau, la Turquie et la Syrie. Le Liban et la Syrie se sont toutefois entendus pour se partager les eaux de l’Al-Assi : si le débit est de 400 mm³/an ou plus, le Liban se réserve 80 mm³. La qualité de l’eau commence aussi à être préoccupante au Liban. La section libanaise de Greenpeace a constaté la présence de toxines sur l’aquifère, à proximité du Litani. L’insuffisance de l’infrastructure des égouts intervient pour beaucoup dans la qualité de l’eau. Soixante et onze pour cent seulement de la population disposent d’un réseau d’égouts. Pour conclure, Amery déclare que si le Liban reconstruit actuellement rapidement son économie et son infrastructure, il néglige les problèmes posés par la qualité de l’eau et sa quantité. Les réseaux de production et de distribution sont insuffisants. C’est ainsi que le Liban est pauvre en eau, essentiellement parce que son infrastructure en la matière est nettement insuffisante. Le pays doit restaurer et agrandir cette infrastructure, mettre à jour ses cartes hydrologiques et assurer un meilleur drainage. IsraëlDans son chapitre fort complet sur Israël, Harvey Lithwick commence par se pencher sur les facteurs qui, de tous temps, ont influé sur le bilan hydrique. Il fournit des chiffres estimatifs pour les réserves et les débits d’eau des principales sources jusqu’en 1990. Il s’intéresse avant tout au mécanisme d’affectation des réserves et à l’efficacité de ce mécanisme. En faisant appel aux méthodes classiques de l’analyse économique, il examine d’autres évaluations de l’offre et de la demande d’eau actuelles et futures pour en arriver à sa valeur de rareté. Cette analyse lui sert de base pour examiner différentes formules de rechange qui permettraient de réglementer aussi bien l’offre que la demande, tout en lui suggérant des méthodes pour gérer ce processus. L’auteur insiste sur le rôle essentiel de la tarification de l’eau. Actuellement, Israël tire l’essentiel de son eau douce (plus de 2 000 mm³/an) de trois sources : la mer de Galilée, l’aquifère côtier et l’aquifère du Yarkon. Par ailleurs, il utilise de plus en plus les eaux usées traitées, qui représentent 453 mm³/an. Un tiers des eaux usées sont traitées et utilisées pour l’irrigation, surtout dans le Néguev, où les terres agricoles du centre du pays disparaissent sous la poussée de l’urbanisation. Israël dispute à ses voisins une grande partie de ses réserves d’eau douce. L’évaporation et, dans certaines régions urbaines, le bris des canalisations provoquent des pertes d’eau. Les principaux gains qu’Israël réalisera au chapitre de ses réserves d’eau proviendront vraisemblablement de deux sources :
Plusieurs autres solutions sont possibles, mais en raison de leur faible envergure ou de leur coût élevé, ou des deux, il est peu probable qu’elles rivalisent sérieusement pour le moment avec ces autres formules que sont :
Bien des efforts sont également déployés pour exploiter plus judicieusement les réserves existantes. Ainsi, l’utilisation de l’eau à des fins agricoles s’est améliorée énormément grâce aux innovations réalisées dans l’irrigation au goutte-à-goutte, à l’utilisation de serres en plastique, aux systèmes de fertilisation et de lutte antiparasitaire commandés par ordinateur et à l’amélioration des variétés végétales, capables de tolérer à la fois une plus grande sécheresse et l’eau salée. Une tarification plus rationnelle accroîtrait ces avantages. Du côté de la demande, la tarification au coût de substitution accélère déjà l’innovation et suscite, dans le secteur agricole autrefois fortement subventionné, la sélection de cultures plus appropriées. La tarification au coût marginal, qui monte en flèche, pratiquée pour la consommation domestique a exercé le même effet modérateur. Toutefois, l’explosion démographique récente qui résulte de l’immigration atténue ces gains dans une certaine mesure. Du côté de l’offre, une tarification plus réaliste a déjà suscité différentes formules d’approvisionnement, par exemple l’utilisation des eaux usées recyclées pour l’irrigation, mais il faut faire remarquer que ces solutions s’assortissent, surtout dans le domaine de l’environnement, de coûts externes qui risquent d’en limiter sérieusement l’application à long terme. Même en réalisant ces gains de rendement, Israël devra résoudre deux autres problèmes de taille. À longue échéance, il va devoir améliorer l’approvisionnement assuré par les solutions susmentionnées. Il va devoir aussi trouver de meilleurs moyens pour affronter les sécheresses qui frappent périodiquement la région dans son ensemble. Jusqu’ici, il a été difficile de trouver des solutions applicables à toute la région en raison de la méfiance et des conflits persistants. Les droits relatifs à l’eau sont considérés comme des éléments non négociables de la sécurité nationale. Cette attitude provoque une répartition mal avisée et partant, du gaspillage et des pénuries, qui aggravent la situation à la longue. Lithwick prétend qu’une gestion rationnelle fondée sur une tarification réaliste permettrait éventuellement à la région dans son ensemble de trouver des solutions collectives à ces deux problèmes tant à court qu’à long terme. En prime, une politique coopérative en matière d’eau peut favoriser le processus de paix en dégageant clairement les secteurs d’intérêt commun. PalestineSamer Alatout, qui termine son doctorat à l’Université Cornell, aux États-Unis, a présenté, sur les bilans hydriques de la Palestine, un exposé axé sur les sources d’eau souterraine en provenance de quatre aquifères connus. Il fait remarquer que la Palestine revendique de 1 666 à 2 045 mm³ de ressources hydriques, mais n’en utilise qu’environ 125 mm³. En comparaison d’Israël et des États-Unis, la Palestine consomme assez peu d’eau. Au-delà des chiffres, Alatout s’intéresse à quatre questions interdépendantes. Premièrement, il évalue de façon éclairée la légitimité scientifique et le bien-fondé technique de différents bilans hydriques estimatifs établis pour la Palestine. Il en conclut essentiellement que ces évaluations sont peu sûres sur le plan technique tout en étant faussées par les différents contextes culturels et politiques de la région. Deuxièmement, Alatout prétend que dans la pratique, l’évaluation des bilans hydriques est profondément enchâssée dans la politique, ce dont tiennent rarement compte les ouvrages sur le sujet. En se basant sur les nouvelles connaissances acquises en science et en technologie, Alatout fait remarquer que le langage apparemment neutre et objectif employé pour parler du bilan hydrique de la Palestine est en fait extrêmement politisé. Cette politisation n’est pas apparente dans les termes normalement utilisés par les spécialistes de l’eau quand ils font allusion aux intérêts politiques, mais dans la philosophie qui imprègne la pensée de ces spécialistes au Moyen-Orient. Ces structures et mécanismes traditionnels de prise de décisions émanent des contextes institutionnels, culturels et politiques et sont façonnés par eux. L’auteur avance que « le rôle de ceux qui cherchent à établir un régime viable de partage des eaux entre Israël et la Palestine est de faire éclater au grand jour les aspects politiques du jargon technique et non de leur ajouter de nouvelles couches d’obscurité ». Troisièmement, Alatout fait remarquer que, puisque la Palestine partage avec d’autres parties la majorité de ses ressources en eau, cet enjeu est du ressort du droit international. Le principe juridique international du droit traditionnel reste valable dans le contexte israélo-palestinien, mais il ne suffit pas. Un autre principe juridique international, celui de l’utilisation équitable des ressources hydriques communes, est non moins important pour déterminer la part d’eau qui doit être dévolue à la Palestine. L’application de ces principes exige des négociations et une collaboration constantes entre les Palestiniens et les Israéliens, ainsi que les hydrologistes et les décideurs du monde entier. Enfin, Alatout conclut en réaffirmant que la notion de pénurie d’eau est un concept qui est et doit être ancré dans le vécu quotidien, et non dans le discours technique. JordanieEsam Shannag1 et Yasser Al-Adwan, de l’Université Yarmouk à Irbid, en Jordanie, s’intéressent au bassin du Jourdain, où beaucoup ont vu par le passé une source éventuelle de conflits, mais qui, à leurs yeux, pourrait être un facteur du processus de paix et de coopération. La coopération régionale en matière de gestion des eaux est cruciale pour la Jordanie, dont toute l’eau trouve sa source en dehors du pays. C’est donc la Jordanie qui a le plus intérêt à voir s’instaurer des régimes de mise en commun des eaux transfrontalières. La politique jordanienne relativement à l’eau tourne actuellement autour des quatre secteurs prioritaires suivants :
Les politiciens et les stratèges jordaniens sont loin de perdre de vue les questions relatives à l’eau. Toutefois, il est difficile de faire des prévisions et d’élaborer des scénarios au Moyen-Orient, en raison du caractère imprévisible de sa dynamique politique. Ainsi, la guerre du Golfe a provoqué une arrivée massive de réfugiés totalement imprévue qui a fait augmenter d’un seul coup de 10 % la population du pays en 1990, ce qui a suscité de sérieuses perturbations économiques et sociales. Mieux vaudrait, si l’on veut que la coopération régionale donne des résultats concrets, faire preuve de souplesse et cesser de penser en fonction de « l’autre » pour penser en fonction de « nous ». En ce qui concerne la sécurité et la disponibilité de l’eau, Shannag et Al-Adwan constatent ce qui suit :
TurquieMehmet Tomanbay, de l’Université de Gazi à Ankara, en Turquie, fait remarquer pour commencer que ce n’est pas parce que la Turquie possède le plus important volume d’eau de la région que c’est un pays riche en eau. Tout d’abord, elle ne dispose que d’un cinquième de ce que possèdent les pays véritablement riches en eau, comme le Canada. Ensuite, l’approvisionnement varie en Turquie d’une région et d’un mois à l’autre. La moyenne annuelle des précipitations dans le pays est de 643 mm, mais les chiffres varient énormément d’un bout à l’autre de la Turquie. Par exemple, Istanbul et Ankara, de même que le centre et le sud de l’Anatolie, manquent d’eau, surtout en été. La croissance démographique et industrielle rapide et l’augmentation du niveau de vie mettent à rude épreuve les réserves d’eau douce et limitent la quantité qu’on peut consacrer à la consommation intérieure et aux éventuelles exportations. Sur le plan du débit, les bassins de l’Euphrate et du Tigre sont les plus importants : à eux deux, ils représentent 28,5 % de l’écoulement de surface total de la Turquie. Malgré l’accroissement des besoins intérieurs, et surtout compte tenu du mégaprojet de développement régional du Sud-Est de l’Anatolie (Guneydogu Anadolu Projesi, ou projet GAP), le gouvernement de la Turquie est bien déterminé à partager équitablement son eau avec ses voisins, l’Iraq et la Syrie. De plus, la Turquie est disposée à exporter l’eau que ses fleuves territoriaux rejettent maintenant librement dans la mer. Elle a construit à cette fin un terminal d’exportation d’eau à Manavgat, près d’Antalya, et expédie déjà de l’eau dans le Nord de Chypre, dans d’énormes sacs en plastique de fabrication norvégienne (voir Biçak et Jenkins, dans le présent ouvrage). Le projet GAP est un projet d’aménagement polyvalent du bassin, essentiellement financé par des capitaux nationaux, en partie en raison du conflit permanent qui oppose l’Iraq et la Syrie en matière de partage de l’eau. Ses deux principaux objectifs sont les suivants :
Dans le cadre du projet GAP, on prévoit la construction de 22 barrages, de 19 centrales hydroélectriques et de deux tunnels d’irrigation, ainsi que 13 chantiers secondaires. Le plan directeur vise à transformer la région en un centre économique et en une base d’exportation. Quand les travaux seront terminés, dans les débuts du XXIe siècle, les récoltes devraient doubler, voire tripler, l’économie turque dans son ensemble augmenter de 12 % ou plus, l’emploi s’accroître dans la région et le produit régional brut quadrupler, ce qui réduirait considérablement l’exode rural. Le projet, achevé maintenant à environ 40 %, vise surtout à construire une infrastructure, à améliorer les soins de santé et à développer le tourisme sous forme de nouvelles entreprises dans la région. Depuis quelques années, l’accent est mis davantage sur les enjeux sociaux, et surtout sur le développement humain durable. Tomanbay pense que le GAP sera terminé plus tôt que prévu, car le gouvernement a hâte d’en récolter les avantages socio-économiques. Nord de ChypreHasan Ali Biçak, de l’Université de la méditerranée orientale (Nord de Chypre), a profité d’un congé sabbatique pour collaborer avec Glenn Jenkins du Harvard Institute for International Development. Les deux chercheurs se sont penchés sur le bilan hydrique du Nord de Chypre. Ils constatent que cette région souffre depuis quelque temps déjà d’une diminution régulière des précipitations et que ce problème est encore aggravé par le gaspillage inséparable des méthodes d’irrigation traditionnelles (irrigation par inondation). Il en résulte une extraction abusive de l’eau des aquifères du pays. Jusqu’à présent, les mesures prises à l’échelle nationale pour atténuer le déficit de l’approvisionnement semblent à peine suffire, et Chypre connaît dans son ensemble de graves pénuries d’eau. Biçak et Jenkins entreprennent ensuite de cerner les rares possibilités d’acquérir de nouvelles ressources hydriques et celles, plus nombreuses, de rationaliser la consommation d’eau. Les principales solutions sont les suivantes :
En été 1998, le Nord de Chypre a commencé à importer de l’eau de la Turquie à titre expérimental. Une entreprise norvégienne expédie de l’eau turque dans d’énormes sacs en plastique (Medusa) remorqués par des navires et la vend au Nord de Chypre pour 0,55 $ US/m³. Ces « ballons » en plastique ont une contenance de 10 000 à 20 000 m³ chacun. Cette technique de transport s’est heurtée à quelques problèmes, celui, par exemple, de l’amarrage des sacs de plastique au terminal d’arrivée, et à des difficultés du côté des polices d’assurance et des finances, mais rien de tout cela n’est insurmontable. L’importation, dans le Nord de Chypre, d’eau en provenance de la Turquie continentale est de faible envergure, mais elle représente un modèle important pour la mise à l’essai des nouvelles techniques de transport d’eau à grande échelle sur le marché naissant de l’eau du Moyen-Orient. La technologie des « ballons » actuellement utilisée par l’entreprise norvégienne est une solution, mais il y en a d’autres : les camions-citernes et les canalisations. De fait, au terme d’une étude de faisabilité, Biçak et Jenkins ont pu conclure que le coût unitaire du transport de l’eau importée entre le terminal d’exportation de Manavgat, en Turquie, et Kumkoy, dans le nord de Chypre, serait en moyenne de 0,465 $ US/m³. Ce coût est donc comparable à celui des sacs d’eau norvégiens, qui est de 0,55 $ US. Les deux chiffres ne représentent que les coûts de transport, et non les charges afférentes à l’eau à la source. Ils ne comprennent pas non plus les frais d’infrastructure ou d’exploitation dans le nord de Chypre. Si l’on y incluait ces derniers, le coût unitaire passerait à 0,79 $ US, ce qui reste considérablement inférieur au coût des autres formules d’approvisionnement, telles le dessalement. Promotion de la coopération régionaleL’eau dans les négociations et les traités internationauxDans son exposé, Aaron T. Wolf, de l’Oregon State University, aux États-Unis, présente les résultats de ses recherches historiques et statistiques sur les traités relatifs à l’eau. Ces recherches, qu’il a effectuées à partir de l’ensemble de données sur le comportement en cas de crise internationale, l’ont poussé à conclure qu’il fallait faire appel à des moyens créatifs et novateurs pour résoudre les conflits internationaux dans le domaine de l’eau. Aux premiers stades du processus de paix au Moyen-Orient, fait remarquer Wolf, chacun n’avait en tête que des considérations de sécurité nationale et par conséquent, tout tournait autour des questions de territoire et de ressources. L’impasse dans laquelle se sont retrouvées les négociations à propos de la ligne rouge sur le plateau du Golan, par exemple, était très représentative de l’état d’esprit qui régnait dans la région. Toutefois, dans l’accord d’Oslo II, le territoire n’était pas lié à l’eau en tant que facteur de négociation. Ainsi, la terre a été rendue à la Jordanie et l’eau qui s’y trouvait a été concédée à bail à Israël (c’est Israël qui cultive la terre et gère l’eau). L’idée qu’il faille conserver le territoire pour protéger les eaux qui s’y trouvent n’est plus défendable. Le principal argument de Wolf est que ce n’est plus le territoire qui est le moteur des négociations sur l’eau, mais la gestion créative. Ainsi, quand les négociations à ce sujet entre Israël et la Jordanie ont tourné court parce que les uns en tenaient pour les droits relatifs à l’eau et les autres pour la répartition, les médiateurs ont réussi à sortir de l’impasse en proposant le terme de « répartition légitime », qui allait être utilisé dans le traité et l’est maintenant en droit international. Ce concept a été utile aux négociations israélo-palestiniennes, mais il n’allait aider en rien à résoudre le problème de la Syrie. Dans ce cas, deux opinions opposées (celle d’Israël et celle de la Syrie) sur les ressources en eau situées sous le plateau du Golan se sont heurtées, et le problème n’est pas encore résolu. Wolf expose ensuite sommairement différents moyens pour résoudre les problèmes des eaux transfrontalières, et notamment :
Pour évaluer ces options, il faut examiner les variables techniques, environnementales, économiques et politiques. Il importe également de tenir compte des sentiments intimes de toutes les parties et de la situation des unes vis-à-vis des autres. Wolf conclut en passant brièvement en revue les solutions technopolitiques et en mentionnant entre autres :
RésolutionUne fois les huit exposés prononcés à la conférence, Husain Sadar, de l’Université Carleton, a présenté les grandes lignes du consensus atteint lors du colloque, en énumérant certaines des conclusions et des recommandations d’action future. Tous les participants se sont entendus pour que ce premier colloque ne soit pas le seul ni le dernier. Ils ont jugé qu’il était souhaitable, et indispensable à une coopération durable et permanente, de créer un groupe consultatif technique sur l’eau en Méditerranée orientale. Ils ont également trouvé naturel que le Canada, compte tenu de ses compétences techniques sur les questions relatives à l’eau et de ses ressources technologiques, conserve à cet égard son rôle d’organisateur et de facilitateur. Al-Adwan a alors proposé d’organiser un second colloque à l’Université Yarmouk à Irbid, en Jordanie, qui pourrait se tenir en automne 1999 ou au début de l’an 2000.
1) Shannag n’a pu participer au colloque; l’exposé a été présenté par Al-Adwan. Return Copyright 2000 © Held by the Authors |
||||||||||||
| guest (Read)(Ottawa) Login | Home|Jobs|Copyright and Terms of Use|General Infomation|Contact Us|Low bandwidth |